AVEZ-VOUS DIT POLITIQUE ?

Dans le passé et même aujourd’hui, l’art est intimement lié au pouvoir. En effet, l’art est devenu une richesse, un bien, une « propriété » pour celui qui le possède, aussi bien pour son créateur que son potentiel acquéreur. L’artiste détient, en plus de l’acheteur, un droit, un pouvoir sur son œuvre, un droit légitime et inaliénable celui de droit d’auteur. Selon Jimenez Marc : « Le pouvoir de l'art, revendiqué maintes fois au cours de l'histoire, en particulier par les mouvements d'avant-garde du siècle dernier, est devenu aujourd'hui le pouvoir de ceux qui administrent l'art et assurent sa promotion, sa diffusion et sa critique sur les plans économique et institutionnel.1 »

En finançant la culture, les mécènes, les organismes financiers, les communautés d’agglomération et les mairies font de leur territoire des villes ou des sponsors fort en attractivité, pouvant accueillir des prestations artistiques et redorer ainsi leur blason, en ayant pour cible un public ou un futur électorat. L’art est donc intimement lié à une politique culturelle, un choix politique, basé sur des œuvres marchandes, dit de commande.

 

D’autres parts des formes émergentes dans l’espace public ont vu le jour indépendamment de l’ordre étatique établi, par la censure des académies. Ils ont ainsi contribué à développer une autre vision de pensée artistique2 qui ont développé une aisance à l’adaptation, à l’échange, à la rencontre avec des habitants et à la critique poétique ou non du monde, par une esthétique plus éclectique et donc plus libre. Je pense notamment au salon des indépendants, aux performances, aux squats (Zone À Défendre), des spectacles de rue, aux arts de rue et aux avant-gardistes qui développent un regard neuf à mon sens, plus pertinent, détournant la censure pour survivre. Ces formes artistiques ont donc une vocation politique, car elles remettent en question l’espace public, le rôle du citoyen, l’interaction avec les gens, etc. Cette force politique est incontestable aux yeux du plus grand nombre des citoyens, car ces formes émergentes sont accessibles et souvent gratuites. Pourtant ces pratiques artistiques sont souvent une prestation commandée par un territoire dans laquelle, les artistes peuvent contester l’ordre dans un cadre donné. La notion du pouvoir de l’art politique doit donc être posée.

 

En effet, l’art est une arme politique pour celui qui la détient. Effectivement, l’artiste qui peut manier l’image peut façonner comme bon lui semble celle-ci et diriger le regard du public. Il est capable de véhiculer des messages, des désirs par et pour celui qui regarde. Il est tout comme la forme qu’il manipule un acteur de ses propres convictions et croyance prise au piège de l’engrenage du système politique, qu’il est lui-même en train de mettre en lumière dans ses œuvres. L’artiste tout comme l’art est alors dangereux, car "l'œuvre d'art est une réalité imaginaire qui se distingue du réel pur dans toute sa laideur3 »  on peut alors dire comme le philosophe allemand Markus Gabriel que « L’art nous trompe.4 » 

Alors, que se passerait-il si l’artiste s’immisçait dans un rôle de politicien utilisant ses moyens de communication au travers d’affiches (tracts), web (site), vidéos, en jouant avec les techniques médiatiques du jeu politique ? 

 

Le but de l’artiste politisé à mon sens est de pouvoir intégrer les codes d’une société et d’en décortiquer les défauts, mettre en valeur et interroger les problèmes sociétaux. Comme il y aura toujours des difficultés, l’artiste aura un grand terrain de jeu, pour mettre en place son protocole de création. Mais, le rôle de l’artiste politique ne s’arrête pas là. Il est là pour défendre l’art, sous l’angle du procédé politique. L’artiste fait partie intégrante de la société, et pour se dégager d’une forme de pouvoir étatique, où la place de l’artiste n’est pas mis en valeur, il va lui-même se mettre en scène et jouer un rôle dans l’échiquier politique. Dans l’intention de créer une forme d’équilibre entre la machine politique et son travail artistique.

Je souhaite établir un programme de remise en valeur de l’artiste en « prenant le pouvoir » par les moyens de communication vu plus haut. Il s’agirait d’un processus documenté et argumenté à la manière d’un mode d’emploi interactif en libre consultation : quelles sont les méthodes pour qu’un artiste prenne le pouvoir ?

 

Dans un premier temps, on peut se poser la question : est-ce que toute représentation de la figure incarnant le pouvoir serait à lire comme une forme critique, en vue d’un changement ou par simple forme d’approbation5 André Breton nous dit : « Transformer le monde a dit Marx, changer la vie a dit Rimbaud, ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un6 ». Alors, à la frontière des visuelles propagandistes véhiculant un message unique d’oppression, le travail que j’envisage ne cherche pas à faire du prosélytisme ni de l’endoctrinement. Il s’agirait de partir de l’idée que le type de communication visuelle (affiche, film, architecture) à la manière de la réalisatrice Leni Riefenstahl avec Le triomphe de la volonté7, marqué par sa force de cadrage et de montage a fonctionné par le passé. Comprendre les codes de narration utilisés, peut-être une manière de les détourner.

Ma vision de l’art est politique, aucunement totalitaire, elle est contestataire, de ce que je perçois et souhaite en tant qu’individu. En effet, tout ce que l’artiste entreprend de faire artistiquement reflète d’une manière ou d’une autre, la vision qu’il a d’être citoyen, il est libre. Je considère l’image symbolique du plasticien politicien aussi bien fascinant qu’envoutante, proche d’une certaine jubilation incommensurable. L’article d’Isabelle Barbéris en compagnie de Piotr Pavlenski, nous parle du jeu de rôle entre le vrai et le faux, autour de la performance avec l’affaire Grivaux : « Bien des artistes de performance nous ont pourtant mis en garde contre la confusion entre art et vie : Allan Kaprow parlait de jeu de brouillage (« blurring ») des frontières entre art et vie – ce qui n’est pas prôner la confusion, mais inciter à des jeux et des interférences calculées, et surtout : théâtralisées.8 »

Il est alors légitime à mon sens de prendre parti à ce jeu ambigu, instable et risqué, celui de la prise de pouvoir.

Bien sûr, je me prononce en tant que plasticien européen vivant en France, et je suis conscient que les conditions d’action d’un plasticien politique vivant dans un pays dictatorial lui en couteraient la vie ou l’exil (ex. Piotr Pavlenski, Ai Weiwei ou Kizito Mihigo rwandais « officiellement suicidé en cellule »).

Le créateur comme le politique questionne et interroge son devenir en laissant une trace de son passage, loi, discours, etc. pour le politicien. Et œuvres, cote, public, etc. pour le plasticien. Cette trace liée à la communication de chaque corps de métier est accompagnée pour moi de la réalisation du processus de réflexion sur la prise du pouvoir en milieu politique pour un artiste, rassemblant ainsi les deux fonctions.

 
LE POLITIQUE OU LA POLITIQUE ? L’ART POLITIQUE :

« La politique dit et doit dire : malgré tout ce qui nous unit, voici ce qui nous sépare et doit nous diviser. Ce sont les stratégies de la conquête collectives ou de tactiques individuelles et de l’exercice du pouvoir. […] C’est l’empire des « eux » ou le royaume des « je ». Le politique dit et doit dire : malgré tout ce qui nous sépare et nous divise, nous sommes un. C’est l’affirmation de l’existence d’un « nous » (« nous le peuple »), au-delà des communautés familiale, régionale, religieuse, au-delà des identités de genre ou d’origine, et en deçà de la communauté humaine en général. Ce sont les conditions du vivre ensemble.9 »

Le politique c’est faire société et interagir pour elle et part-elle. Mon action serait poussée par le bien du « nous » portée par un désir personnel, celui de mettre au pouvoir un ou des artistes.  Autrement dit, le projet que j’envisage de mener est une conquête collective du pouvoir. Je pourrais rapprocher deux concepts établis pendant la Révolution française que je trouve intéressants, celui de « l’artiste révolutionnaire » et celui de « l’artiste courtisant ».

Les « artistes révolutionnaires » défendent l’art en instituant de nouveaux codes, justifiant la « restriction des libertés culturelles10 » comme obligatoire auprès de la population afin de garantir sa « liberté toujours plus grande ». Tandis que, les « artistes courtisans » mettent en lumière « le côté humain » du tyran et ses réalisations. « Il s'identifie à l'ordre dominant à un point tel qu'en ce qui le concerne, le problème de la censure politique cesse d'exister. Le fait-il avec sincérité ou hypocrisie ?11 »

 

Alors de quel côté « politique » suis-je ?

Si je veux que mon choix sur la transgression des frontières entre art et politique s’opère, il faut que l’artiste entre dans un rôle d’imposteur, d’imitation, et empiète et assimile la pratique politicienne avant d’en comprendre les codes et contester de manière méthodologique ce pouvoir pour éviter la « censure ». L’imposture permet de ne pas dévoiler sa véritable intention, elle permet d’installer chez l’artiste politique la confiance nécessaire du réseau politique. Ainsi l’artiste se préserve lui et ses proches de toute répression extérieure.

« Athènes [...] ne trancha jamais le conflit entre le politique et l'art unilatéralement en faveur de l'un ou de l'autre - et c'est peut-être, d'ailleurs, l'une des raisons du déploiement extraordinaire du génie artistique dans la Grèce classique ; elle garda le conflit vivant et elle ne le nivela pas en une indifférence des deux domaines l'un à l'égard de l'autre.12 »

 

MA PROPOSITION

En concevant un monde où l’artiste est le pouvoir dans nos sociétés, je prends le parti pris d’interroger et de brouiller les pistes du bon goût, pour que politique et art ne fassent qu’un.

En imaginant un pouvoir artistique avec tout ce qu’une société autoritaire et obéissante a mis en place pour diffuser des idées, par des codes visuels tels que les affiches, tracts, films, textes, plateforme web, etc., je propose de mettre en lumière les dérives de la société moderne et de l’humain, à travers différentes formes de détournement et d’une forme d’anthropologie. J’envisage de développer cette idée d’art politique autour d’un collectif, car seul pour avancer, nous ne sommes rien. Il faut se structurer, avoir du réseau, se développer, pour atteindre tous les corps de métier qui maîtrisent un savoir-faire. L’art politique mené par l’artiste lui-même, qui est son propre patron, peut donc devenir un instrument redoutable d’influence dans les relations entre états.

Mon objectif n’est pas d’être dans un carcan hermétique « artistique élitiste », ni de rentrer dans une parole unique, mais promouvoir la diversité des voix, la tolérance par une diversité d’action, dans une idée de communication universellement artistique autour de code et d’objectif commun.

Le public « non-artiste » fait partie intégrante de ce monde revu et corrigé dans cette « proposition d’ampleur », à lui d’accepter ou non cette prise de position politico-médiatico-artistique. Pour le moment, l’idée d’art politique que je me fais est purement fictive, mais est vouée à s’émanciper dans le réel.

BIBLIOGRAPHIE // POLITIQUE

Articles :

 

« Monstrueux, digital ou sexualisé : pourquoi le corps obsède l’art contemporain ? », 17 avril 2018.

https://magazineantidote.com/art/monstrueux-digital-sexualise-pourquoi-corps-obsede-art-contemporain/.

 

« Art et Militantisme : Une union qui dérange. | | Le 4ème singe », 10 octobre 2018. https://www.4emesinge.com/art-et-militantisme-une-union-qui-derange/.

 

Barbéris, Isabelle. « Piotr Pavlenski, Entre Avant-Garde Réactionnaire et « snuffisation » de La Politique ». The Conversation. Consulté le 31 mars 2020. http://theconversation.com/piotr-pavlenski-entre-avant-garde-reactionnaire-et-snuffisation-de-la-politique-131872.

 

« Piotr Pavlenski, Entre Avant-Garde Réactionnaire et « snuffisation » de La Politique ». The Conversation. Consulté le 3 avril 2020. http://theconversation.com/piotr-pavlenski-entre-avant-garde-reactionnaire-et-snuffisation-de-la-politique-131872.

 

Catin, Aurélien. Notre condition. Riot. Atelier d’édition Arapède, 2020. https://riot-editions.fr/ouvrage/notre-condition/?fbclid=IwAR3WZboCeki1Ahk_gR5LUQ7zlw1WVHD_gelFd30lH4951r1ClaUNbwCVNWM.

 

Le Devoir. « Comprendre les relations entre art et politique ». Consulté le 27 mars 2020. https://www.ledevoir.com/culture/511841/comprendre-les-relations-entre-art-et-politique.

 

Le Devoir. « Comprendre les relations entre art et politique ». Consulté le 27 mars 2020. https://www.ledevoir.com/culture/511841/comprendre-les-relations-entre-art-et-politique.

 

« Dossier | L’art « micropolitique » est-il politique ? | esse arts + opinions ». Consulté le 27 mars 2020. https://esse.ca/fr/dossier-lart-micropolitique-est-il-politique.

 

« Dossier | L’art « micropolitique » est-il politique ? | esse arts + opinions ». Consulté le 27 mars 2020. https://esse.ca/en/dossier-lart-micropolitique-est-il-politique.

 

« En mélangeant les hétérogènes, une micro-politique de l’art brouille les frontières entre art, non-art et politique et les délégitimise ». Consulté le 27 mars 2020. https://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0705182210.html.

 

3Entretien avec Markus Gabriel : « Le Pouvoir de l’art ». Consulté le 30 mars 2020. https://www.youtube.com/watch?v=cRxd09vFcxg.

 

1Jimenez, Marc. Arts et pouvoir: séminaire interarts de Paris, 2005-2006. Édité par Claude Amey. L’université des arts. Paris: Klincksieck, 2007. , éd. L’art entre fiction et réalité : l’université des arts. Ouverture philosophique. Série Arts vivants. Paris: L’Harmattan, 2014.

 

« La politique de l’art actuel est une métapolitique : venir à bout du dissensus politique en changeant de scène ». Consulté le 27 mars 2020. https://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0705181604.html.

 

« La politique divise, le politique rassemble ». Le Monde.fr, 11 février 2015. https://www.lemonde.fr/idees/article/2015/02/11/la-politique-divise-le-politique-rassemble_4574280_3232.html.

 

« [L’art est politique sans le vouloir; dès qu’il se veut politique, il ne produit que de la propagande] - [(Laurent Cordelier)] ». Consulté le 27 mars 2020. https://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0604121206.html.

 

« L’art est-il toujours politique ? » Rencontre avec l’artiste JR. Consulté le 31 mars 2020. https://www.youtube.com/watch?v=d2W9pow0q50.

 

« L’art « inorganique » et la ville contemporaine | esse arts + opinions ». Consulté le 27 mars 2020. https://esse.ca/fr/lart-inorganique-et-la-ville-contemporaine.

 

« L’art même - ART ET POLITIQUE : CE QUE CHANGE L’ART “CONTEXTUEL” ». Consulté le 27 mars 2020. http://www.lartmeme.cfwb.be/no014/pages/page1.htm.

 

« L’art politique comme genre : Entre principe de réalité(s) et recodage institutionnel - raison-publique.fr ». Consulté le 3 avril 2020. https://www.raison-publique.fr/article440.html.

 

Min, 1011 Says: 30 Juin 2019 at 10 H. 04. « L’art politisé et la politique esthétisée | Implications philosophiques ». Consulté le 3 avril 2020. http://www.implications-philosophiques.org/actualite/une/lart-politise-et-la-politique-esthetisee/.

 

Morawski, Stefan. « L’art et la politique ». L’Homme et la société 26, no 1 (1972): 149‑58. https://doi.org/10.3406/homso.1972.1727.

 

2Universalis‎, Encyclopædia. « CENSURE ». Encyclopædia Universalis. Consulté le 30 mars 2020. https://www.universalis.fr/encyclopedie/censure-art/. Consulté le 31 mars 2020. http://hdarts.franceserv.com/totalitarismes__arts_des__468.htm.

 

Livres :

 

Rancière, Jacques. Aux bords du politique. Collection folio Essais 434. Paris : Gallimard, 2004.

 

5Ucciani, Louis. « Art et politique ». Noesis, no 11 (15 mars 2007): 63‑74.

 

« Art et politique ». Noesis, no 11 (15 mars 2007) : 63‑74.

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